Il reste une question : l’étude que ce politiste vient de publier menace-t-elle la crédibilité de la théorie générale de la dissonance cognitive ? Dans les années qui ont suivi l’« observation participante » de décembre 1954, de nombreuses expérimentations, menées sur des étudiants mis en situation, ont confirmé le déclenchement d’esquives cognitives visant à retrouver une cohérence de soi lorsqu’on affronte une contradiction interne : déni, oubli, nouvelle hiérarchie de ses valeurs, etc. « Il est tout à fait sain, en sciences, d’avoir un droit de regard critique vers le passé. Mais il faut distinguer les conclusions peut-être en partie hyperboliques de L’Echec d’une prophétie et la théorie de la dissonance cognitive, qui présente un modèle plutôt robuste dans des conditions expérimentales », relève Gérald Bronner.
La dissonance cognitive est désormais une notion bien ancrée dans la psychologie sociale contemporaine, aidant aussi bien à la compréhension de comportements individuels qu’à l’analyse de phénomènes collectifs. Elle survivra au déboulonnage de l’étude rocambolesque qui en a été à l’origine. Thomas Kelly lui-même reste prudent sur l’impact de son article : « A lui seul, il ne démontre pas que la théorie de la dissonance cognitive est erronée », admet-il. Mais il suggère que ses révélations devraient, à tout le moins, offrir l’occasion de repasser au peigne fin l’ensemble des preuves sur lesquelles cette théorie a été bâtie.